02 juillet 2009
MERCI POUR TOUT...
Depuis longtemps, dans sa campagne, il en rêvait. De la littérature et de ses secrets. Puis un jour, avant que la neige ne s’installe durablement dans sa chevelure, il s’était lancé. Naïf comme l’est un poète, au point d’écouter les flatteurs de tous poils, il croyait avoir mis au monde un chef d’œuvre. Il se lança à corps perdu dans l’aventure, avec tout son cœur et son énergie. Oh il avait payé le prix fort pour devenir un auteur publié. Dans l’euphorie du premier roman, il en publia un second, qu’il négocia à un cout plus raisonnable. Grisé par l’aventure, il écrivait beaucoup. Il toucha même mille euros de droits la première année. Espérant de plus beaux lendemains, il signa enfin un contrat à compte d’éditeur, c’était l’aboutissement de ses ambitions, il devenait un écrivain. Il allait conquérir le public. Il trouvait bien le comportement du responsable un peu bizarre, se disant que c’était la loi du genre. Puis le premier éditeur oublia de s’acquitter des droits d’auteur, il n’avait pas que ça à faire disait-t-il ! Un de ses amis, éditeur, voulait absolument publier son quatrième ouvrage, devant ce tapis rouge il céda. Entre temps la maison prétendument sérieuse lui proposa un contrat pour son cinquième roman. Elle claironna même qu’il s’agissait de son coup de cœur de l’année. Tout allait bien me direz-vous…oui sauf que ! À ce jour un arriéré d’environ mille-deux-cent euros subsiste pour les deux premiers livres. Face au comportement schizophrène de son interlocuteur, il a demandé à rompre les contrats avec la seconde boutique, qui a accepté pour le second et refusé pour le premier, sous prétexte qu’il restait deux-cents exemplaires en stock…Bien entendu les droits d’auteurs ne sont pas liquidés, oui. Et cerise sur le gâteau, cette maison ayant pignon sur rue a gommé comme par enchantement l’ouvrage de son catalogue…comprenne qui pourra ! À moins qu’il ne s’agisse d’une maintenance des différents sites Web ! Maintenance importante puisqu’elle dure depuis prés de deux mois !
Il aimait cette vie littéraire, c’était sa passion, mais que le milieu était dur. Je l’ai rencontré la semaine dernière, la neige n’était pas que dans sa chevelure, mais aussi dans son cœur. Il m’a raconté brièvement son dernier avatar d’écrivain. Il venait de recevoir une lettre de son ami qui lui payait ses droits d’auteur sur son quatrième roman et aussi lui signifiait la fin de son contrat d’édition…Ainsi va la vie au pays de Levy, Musso, Houellebecq, Nothomb et Gavalda…
Un matin, j’ai appris la nouvelle, il avait fait un grand tas dans sa maison, il avait rassemblé tous les livres, les siens et ceux des autres. Il s’était rendu à la Poste, avait acheté trois timbres. Je présume qu’il s’était rendu ensuite à la station service la plus proche. Je vous raconte ça, car la suite je la suppose. Profitant de l’absence de son épouse, il a arrosé les bouquins d’essence et s’est aspergé aussi.
Lorsque je l’ai vu, j’ai détourné la tête, de son corps calciné ses yeux semblaient intacts, l’artiste fixait les cieux. Je ne pouvais plus rien faire pour lui, il avait rejoins ses pairs au paradis des poètes. Pour un médecin, un tel aveu est terrible. J’ai reçu son épouse à mon cabinet, la pauvre femme m’a avoué ne pas avoir vu venir le vent. Elle m’a révélé qu’elle venait de recevoir une lettre d’une maison d’édition proposant à son époux un contrat pour un nouveau roman. Malgré le nom prestigieux de l’officine, elle s’était empressée de détruire cette correspondance.
J’ai appris par la suite la teneur et les destinataires des enveloppes où il avait collé les timbres. Chaque éditeur défaillant reçu la sienne. Un simple bristol avec trois mots : MERCI POUR TOUT…
10 février 2009
Le Jeu
Voici la nouvelle dans son intégralité, merci à tous, et pour ceux qui sont timides un petit effort : mettez un commentaire...ça fera plaisir à l'auteur...
Je sens devant moi le souffle de ma voisine. Son parfum m’obsède et ses lèvres entrouvertes libèrent du gaz carbonique. Pourquoi ce poison de la terre sort-il de sa bouche ? Cela me fait penser à un démon qui profèrerait des insanités. À mon réveil, elle ne sera plus là, comme les autres. Les autres, combien d’autres ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je me rappelle le vent du soir s’engouffrant sur les quais de la gare. Je fixe longuement sa démarche chaloupée, ses hanches qui ondulent au gré de ses pas. J’ai pris un ticket aller-retour, j’ai payé cash avec des billets neufs. Je règle avec des coupures propres, non froissées. Je reviens toujours dans la nuit, je préfère, l’absence est plus courte. Je me suis fait une promesse : j’arrêterai mes voyages au solstice d’été. J’aime beaucoup les symboles, il y a des mots qui interpellent, mes favoris sont : équinoxe, parabole, ellipse et bien entendu solstice. Ils véhiculent de la poésie et du mystère.
Ma vie est un pari avec moi-même,
j’ai décidé de jouer : jouer un jeu nouveau dont je suis le seul à fixer
et respecter les règles. Ses effluves me hantent, sa narine frémit au rythme de
sa respiration. Encore quelques instants à supporter cela. Je me souviens de la
bruine tombant sur la vallée, sa silhouette élancée sous son parapluie. Le
bruit des roues sur les rails me berce. Juste un billet aller et retour, un
aller quelque part pour un retour au bercail. Le train s’arrête subitement dans
la nuit. Trois vaches transformées en descente de lit. Elle s’est réveillée, a
rajusté son chemisier et s’est levée. Cette fois, je vais rentrer au petit
jour, je n’aime pas voir se lever l’astre solaire. Je préfère les soirs de
pleine lune. Elle se rendort, la poitrine tendue avec ce tissu qui se gonfle à
chaque inspiration. Je ne serai pas frais au travail tout à l’heure. Je rentre
rapidement chez moi, sans bagages. Je ne m’embarrasse pas d’objets inutiles.
Une bonne douche et il n’en paraitra rien
La partie doit durer sept semaines,
et se terminer le jour de la Saint-Jean. J’ai commencé mon périple le premier
mai. Cruelle ironie de débuter le jour de la fête du travail. J’ai choisi de
jouer sur le mode aléatoire. Le hasard décide de la suite du parcours. Le début
est le plus difficile, il convient de bien définir l’aire de jeu. J’ai cru que
je ne pourrais commencer dans les délais, le distributeur de billets que
j’utilise habituellement est tombé en panne. Je suis un peu décontenancé par
cet imprévu perturbant. Pourtant, celui de la banque voisine lui ressemble
comme un frère jumeau. Je n’ai pas le choix, il me faut acheter ce billet,
il ouvre la voie qui me permettra de gagner. Le convoi s’ébranle vers
l’inconnu, j’ignore la suite, allons vers la surprise. Il y a des vendeurs de
muguet aux abords de la gare. Je n’ai personne à qui offrir quelques brins, je
passe mon chemin. Il est impératif de réussir cet essai. Je veux aller le plus
loin possible dans ma partie, personne ne doit entraver la réussite de mon
projet.
Des taches de rousseur sur un visage d’ange, elle est passée devant moi. J’ai ouvert les yeux après son passage. Son odeur de rousse, son sourire et sa blanche carnation m’habitent encore aujourd’hui. Elle avait trois clochettes blanches symboliques dans la chevelure. Je suis allongé sur la banquette par cette belle nuit de printemps. Par la fenêtre entrouverte, l’odeur des pins se répand et embaume le compartiment. Elle frissonne, la chair de poule la gagne. J’apprécie la beauté de cette peau frémissante. Je débute par l’ouest, le hasard l’a voulu. Je réfléchis au moindre détail, il ne faut pas que j’échoue à cause d’un grain de sable. Je médite sur la futilité des choses et des gens. Je ne peux me détacher de cette phase qui s’engage. Le contrôleur vient de vérifier mon billet et m’a souhaité bon voyage. Phrase de circonstance répétée des milliers de fois dans une carrière. Là aussi, ses mots sont creux, vides de sens. Il est là pour gagner sa croûte, rien de plus, les voyageurs s’intègrent à son décor.
J’ai joué mon premier pion, je
revois dans ma tête défiler les phases de jeu. Chaque instant a été primordial,
et j’ai vaincu. Dans ce vieux wagon, les vibrations reproduisent des sons
désagréables. J’espérais mieux pour ce trajet initial. Le chemin du retour est
chaotique, la SNCF devra faire des progrès. Le compartiment me fait penser aux
convois sinistres partant pour un impossible ailleurs. En face de moi, une
vieille aux cheveux poisseux tente de dormir. De temps en temps, elle décroche
son dentier inférieur, cela me donne la nausée. Heureusement, les courants d’air
éloignent les odeurs vers d’autres bénéficiaires. Demain, j’achèterai le
journal, je veux vérifier la perspicacité des journalistes. Avec un peu de
chance, ils parleront de la première manche. Le convoi s’arrête en gare, je
descends après l’ancêtre. Dans une semaine ce sera la seconde tentative, autre
séquence, autres lieux, l’aventure me passionne.
Nous sommes samedi matin, j’ai
acheté mes billets lundi passé. Tout va bien, j’ai obtenu une place non fumeur,
c’était la même guichetière que la dernière fois. Peu m’importe, pourvu qu’elle
me trouve de la place. Cette fois je mets le cap à l’est. À la fin de la
partie, je pourrai écrire sur le monde ferroviaire. Je suis passionné par les
locomotives. Chez moi, une pièce est réservée aux maquettes et j’ai installé un
circuit miniature. Je consacre beaucoup d’heures à cette activité. Je suis
incollable sur les machines et les années de mise en service. Le train est
bondé, deux jeunes filles sont assises en face de moi. Avec leurs jupes courtes
et leurs ventres à l’air, elles dégagent une féminité qui ne me laisse pas
indifférent. Je vois le string de la blonde, il y a très peu de tissu. Je la
soupçonne de vouloir me tester, m’aguicher, m’exciter. J’avoue que le tableau
est touchant, la petite étoffe donne l’impression d’être humectée. Ce manège
l’amuse et elle écarte légèrement plus les jambes. L’homme est prisonnier de sa
cruauté, je ne peux que subir et ne rien faire, ne rien dire. Je ferme les yeux
en faisant semblant de dormir. Je me concentre sur ma manche, mais toutes ces
images passent le barrage de mes paupières closes.
Je dispose de quarante minutes pour
jouer la deuxième manche. Je suis arrivé vers dix-huit heures trente après dix
longues heures à somnoler en zieutant l’origine du monde. Elle a même poussé le
vice jusqu’à aller aux toilettes pour changer de string. Elle est revenue et a
adopté la même posture. Je crois qu’il y a encore moins de tissu qu’avant.
Elles sont parties en courant sur le quai interminable. Je ne cours pas, je
n’ai jamais couru. Leur course de gazelle m’a ému un peu plus. Dans dix
minutes, je serai au bord du canal. En deuxième semaine, tout est minuté, je
n’ai pas droit à l’erreur. J’ai réservé ma place au départ à dix-neuf heures
dix. Le chronomètre est un adversaire impitoyable. Mon jouet a abdiqué
rapidement. Je me dirige vers le train du retour, je sais, il s’agit une courte
escapade. Ce sont les règles et je me dois de les respecter si je veux
continuer à avancer dans ce divertissement. J’ai franchi les deux premières
étapes. Je me pose sur le siège en skaï rouge, rouge sang. Le soleil déclinant
distille ses ultimes rayons à travers la verrière. Ceux qui arrivent jusqu’à
moi sont affaiblis, ils m’envoient un peu de lumière de ce jour qui s’enfuit.
Un jeune couple s’installe sur l’autre
banquette. Je n’existe pas pour eux. Ils sont seuls au monde, bouche contre
bouche, lèvres contre lèvres, langue contre langue. L’étroitesse des lieux les
rapproche davantage, ils font l’amour collés l’un contre l’autre. La jupe de la
fille est remontée jusqu’à sa taille, lui permettant une plus grande liberté de
mouvement. Je tourne la tête, ferme les yeux en repensant à ma victoire
impitoyable. Ils ne savent pas qu’ils ont en face le meilleur joueur du moment.
Ils ne le sauront jamais, voilà ce qui fait le charme de mon jeu. Croiser des
inconnus et poursuivre ma route, tel est mon choix. La motrice est bruyante,
notre wagon est le plus proche de la locomotive. La climatisation très froide
ne freine pas l’ardeur de mes compagnons de voyage. J’espère qu’ils se
calmeront car pour l’instant, ils s’agitent frénétiquement. L’homme a tiré le
rideau, fini l’astre solaire. La pénombre s’installe sans crier gare. Pendant
que défilent les images de mes deux victoires, ils se donnent sans retenue.
Combien de fois ont-ils fait l’amour ? Je ne sais pas, mais lorsque le
contrôleur est venu vérifier nos billets, j’ai été surpris. La femme était
sourde et muette. Et pourtant elle gémissait de contentement, sourde et
muette : oui, frigide : non. Une brume matinale enveloppe la
campagne, le convoi stoppe, en raison de travaux de maintenance, une seule voie
est disponible pour tout le trafic. Une régulation s’imposait, notre attente
est brève. Quelle beauté que de voir le jour se lever dans ce halo. Nous
arrivons enfin en ville, il me reste trois heures avant d’aller au travail.
Je réussis sans mal les deux
épreuves suivantes. Je viens de passer avec succès quatre étapes. Il me reste
trois obstacles à franchir et j’aurai gagné mon audacieux pari. Je suis fébrile
comme un premier communiant. Je languis le prochain week-end pour réaliser ce
cinquième test. Celui-là sera indéniablement le plus difficile. La partie se
déroulera dans la capitale. Je prépare minutieusement mon jeu. Ne rien laisser
de côté, savoir saisir sa chance au bon moment sans hésiter nécessite un
self-control à toute épreuve. Conforme à mes habitudes, je prends place dans le
TGV en début d’après-midi. Trois heures plus tard, j’arrive à Paris. J’achète
deux tickets de métro, cela suffira. Je m’engouffre dans la première station,
direction Châtelet-Les-Halles. Une odeur de craie se dégage des couloirs. Des
gens courent dans tous les sens. Une foule impressionnante attend la rame au
bord du quai. Je viens de gagner cette étape, et me dirige vers la station suivante.
Un jeu éclair, un jeu d’enfant, je jubile, trop facile. Mon train est dans une
heure, je vais boire un coup au buffet de la gare.
Chaque victoire libère une forte
dose d’adrénaline, ça fait un bien fou. Vaincre est une drogue merveilleuse, on
se sent indestructible. Je me réjouis de ma réussite le jour de la fête des
mères. La semaine prochaine, ce sera Pentecôte, je ferai relâche. Le flux
migratoire sera trop important et des perturbations sont à craindre. Je préfère
jouer dans les meilleures conditions. Il s’agit d’une sage décision, ce serait
bête d’échouer si près du but. Je vais cogiter le plus possible sur mes deux
dernières manches. Il faut garder sa lucidité, j’irai dans le nord et à Nice.
Chaque région ayant ses spécificités, il me faudra en tenir compte.
L’improvisation : oui, l’amateurisme : non. J’ai un cahier sur lequel
j’ai noté toutes les phases décisives des jeux précédents. Je rédige des
annotations afin d’identifier ce qui aurait pu clocher dans mes joutes
antérieures. J’ai tout listé, tout disséqué. Le principal point à
respecter : le facteur temps. Agir dans la rapidité et se replier
prestement. Au repos des premiers jours a succédé l’attente de la prochaine
action. Je languis d’arriver au bout, de me prouver ce dont je suis capable. Je
voulais accomplir des actes imprévisibles. J’y suis parvenu à cinq reprises.
Mon combat se gagne à la fin du septième round. Ma couronne invisible sera sur
ma tête à l’issue de l’ultime assaut.
Mon sixième voyage se déroule dans
un train gagné par la chaleur estivale. Nous avons tous très chaud, et les
filles plus que moi. Je me suis concentré sur mon objectif et aucune ne réussit
à mettre ses atours en travers de mon chemin. J’arrive peu avant dix-neuf
heures. J’ai le temps de m’arrêter dans un magasin de musique pour effectuer
des achats, rien de bien encombrant. J’effectue quelques repères dans les
ruelles autour du beffroi. Certaines sont sombres et étroites. Mon adversaire a
manqué de souffle et ma sixième victoire n’a soufflé aucune contestation. Je retourne
vers la gare, le train de nuit quittera le quai à vingt et une heures. Pour la
première fois, je prends une couchette. Nous sommes six dans le compartiment.
Un couple, la quarantaine environ, occupe les deux places du haut de chaque
côté. Deux jeunes filles prennent possession des places du milieu, tandis
qu’une autre s’installe en bas à droite, et moi à gauche. La nuit étouffante
par sa moiteur et cette chaleur humaine concentrée sur si peu d’espace ne me
gênent pas particulièrement. J’évolue ailleurs. Je revis les scènes des
week-ends depuis le premier mai.
Je vais me coucher quelques heures
avant d’attaquer la dernière semaine de travail avant mes vacances. J’ai réussi
à faire coïncider mes congés avec mon ultime bataille. Je me suis rendu au guichet,
j’ai eu droit au sourire bêta de la guichetière, j’espère qu’elle ne se pose
pas de questions à mon sujet. La totalité de mes billets a été réglée en
liquide. Un voyage à Nice, quoi de plus banal ? Oui, mais un aller retour
dans la journée, est-ce normal ? Ce doit-être la peur d’échouer si près du
but qui m’inquiète. Je ne m’étais jamais posé ce type de problème auparavant.
Il est impératif de se concentrer sur l’essentiel. Je ne veux pas que ce soit
le combat de trop. Encore quelques jours à patienter et je serai le vainqueur
incontestable du jeu. Je relis mes notes chaque nuit, ce soir je joue le
dernier round. Je serai sur la côte, au milieu des estivants. J’ai pris un
tortillard qui s’arrête partout. Il faut voir les gens qui voyagent. Ils ont des
comportements bizarres et des accoutrements dignes des plus grands films
comiques. La composition des couples me fait sourire. Des gros avec des
maigrichonnes, des moches avec de beaux garçons, des blancs avec des noires.
Ces mélanges hétéroclites sont le résultat de la déliquescence de nos valeurs.
J’arrête là mes élucubrations, seul compte l’accomplissement de mon dernier
défi. Me voici face à la mer et à ma dernière épreuve. Je tremble un peu à
l’idée de ce qui m’attend dans les minutes qui viennent. Moi l’être ordinaire,
je me suis donné les moyens de mes ambitions. J’ai inventé ce jeu en sept
étapes, j’ai fixé des règles simples. Malgré sa simplicité, peu de gens sont
capables de jouer comme moi, le risque me stimule.
Voilà, mission accomplie. Je suis dans
le compartiment du retour. Mon pied me fait souffrir. Je n’ose pas défaire mon
soulier orthopédique, par pudeur. Nous ne sommes que deux, une banquette
chacun. Une jeune femme, la trentaine environ se place face à moi. Elle me
sourit gentiment, je réponds à son sourire. Elle s’allonge, elle se
contorsionne et finit par adopter une position en chien de fusil. Moi je reste
assis à l’observer. Elle a des courbes parfaites, et je crois qu’elle ne porte
pas de soutien-gorge. Pourquoi les femmes sont si belles ? Pourquoi n’en
ai-je pas une avec moi ? Je ne trouve pas de réponse, alors je ferme les
yeux et les sept manches défilent dans ma tête. Pourquoi pas une huitième
manche ? L’idée m’a effleuré en voyant ma compagne de voyage. Non ça n’était
pas prévu dans mon plan, la partie est finie et gagnée. Je vais retourner à ma
vie normale. J’ai accompli un exploit, cela va suffire à mon bonheur pour
longtemps. Aucune de ces rencontres n’a pu se douter qu’elle aurait pu entrer
dans le jeu. Le train s’immobilise enfin.
Je n’avais pas toutes les cartes en
main. Dans ces combats, il faut aussi tenir compte de son propre entourage. Je
viens de perdre le combat par KO technique. Maintenant, je suis au
commissariat, je leur explique les règles. Ils ne veulent pas me comprendre.
« Vous trompez pas de victime, Monsieur l’inspecteur. » Il refuse de
me croire. Il me demande ce que je faisais le premier mai, puis le huit, et le
quinze, le vingt-deux. Je n’en peux plus de leurs questions. Devant moi, il a
aligné des coupures de journaux et mon carnet intime. Comme je refuse de lire
les articles, il récite en prenant son temps.
– Premier mai, Nantes, une jeune
femme découverte morte dans un jardin public à proximité de la gare. L’assassin
lui a brisé les vertèbres cervicales. Où étiez-vous ce jour-là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Huit mai, Bordeaux, une jeune
femme découverte noyée dans un canal, les premiers éléments de l’enquête
excluent la noyade accidentelle. Des traces de pas ont été relevées à
proximité. Où étiez vous ce
jour-là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Quinze mai, Orléans, une jeune
femme poignardée dans la vieille ville. Le meurtrier a asséné dix- huit coups
de couteau avant d’abandonner sa victime avec l’arme du crime dans le dos. Où
étiez vous ce jour-là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Vingt-deux mai, Strasbourg, une
prostituée découverte égorgée dans un parc de la ville, à proximité de la gare.
Aucune piste sérieuse hormis une vengeance de proxénète. Où étiez vous ce jour
là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Vingt-neuf mai, Paris, une jeune
femme poussée par la foule sous une rame de métro à la station Châtelet Les
Halles. La police n’a pu établir de responsabilités dans cette fin tragique. Où
étiez vous ce jour-là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Douze Juin, Lille, une jeune femme d’origine
maghrébine découverte étranglée dans une ruelle de la vieille cité. Le
meurtrier a opéré avec une corde à piano ou à guitare. Elle n’a pas été
retrouvée. Où étiez vous ce jour-là ?
– Je ne sais pas monsieur
l’inspecteur.
– Aujourd’hui, lorsque nous vous
avons arrêté à votre domicile, d’où veniez-vous ?
Je ne réponds pas.
– Je vais vous le dire : vous
étiez à Nice où une jeune femme a été retrouvée noyée au vieux port. Le seul
train qui corresponde à l’heure de votre interpellation arrivait de Nice.
J’ai décidé de ne plus répondre aux
questions des policiers. Moi j’ai joué, et quelqu’un est entré dans mon jeu
sans y avoir été invité, un virus en quelque sorte. J’ai mis longtemps pour
comprendre quel grain de sable venait de gripper la machine. J’avais mis au
point un divertissement hors du commun, réussir des meurtres parfaits, sept
meurtres en quelques semaines. Tous les atouts étaient réunis. Je ne pensais
pas que je serai l’instigateur de mon échec. Jamais je n’aurais cru qu’un petit
voyou se fasse prendre en fouillant dans mon appartement et qu’il étale devant
tout le monde les dossiers concernant mon jeu favori. Ils m’ont transféré dans
une cellule, je vais mettre au point la huitième manche, je veux gagner
définitivement.
épilogue
Au petit matin, le
jeu s’arrêtera, le septuple assassin aura gagné son ultime combat : sa sortie.
Les policiers décrocheront l’homme pendu aux barreaux de la fenêtre, une corde
de guitare serrée autour du cou. Ils n’auront pas osé vérifier le contenu de sa
chaussure orthopédique, un pied bot inspire de la retenue.
22 janvier 2009
Le Jeu (2)
(1) Je sens devant moi le souffle de ma voisine. Son parfum m’obsède et ses lèvres entrouvertes libèrent du gaz carbonique. Pourquoi ce poison de la terre sort-il de sa bouche ? Cela me fait penser à un démon qui proférerait des insanités. À mon réveil, elle ne sera plus là, comme les autres. Les autres, combien d’autres ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je me rappelle le vent du soir s’engouffrant sur les quais de la gare. Je fixe longuement sa démarche chaloupée, ses hanches qui ondulent au gré de ses pas. J’ai pris un ticket aller-retour, j’ai payé cash avec des billets neufs. Je règle avec des coupures propres, non froissées. Je reviens toujours dans la nuit, je préfère, l’absence est plus courte. Je me suis fait une promesse : j’arrêterai mes voyages au solstice d’été. J’aime beaucoup les symboles, il y a des mots qui interpellent, mes favoris sont : équinoxe, parabole, ellipse et bien entendu solstice. Ils véhiculent de la poésie et du mystère.
(2) Ma vie est un pari avec moi-même,
j’ai décidé de jouer : jouer un jeu nouveau dont je suis le seul à fixer
et respecter les règles. Ses effluves me hantent, sa narine frémit au rythme de
sa respiration. Encore quelques instants à supporter cela. Je me souviens de la
bruine tombant sur la vallée, sa silhouette élancée sous son parapluie. Le
bruit des roues sur les rails me berce. Juste un billet aller et retour, un
aller quelque part pour un retour au bercail. Le train s’arrête subitement dans
la nuit. Trois vaches transformées en descente de lit. Elle s’est réveillée, a
rajusté son chemisier et s’est levée. Cette fois, je vais rentrer au petit
jour, je n’aime pas voir se lever l’astre solaire. Je préfère les soirs de
pleine lune. Elle se rendort, la poitrine tendue avec ce tissu qui se gonfle à
chaque inspiration. Je ne serai pas frais au travail tout à l’heure. Je rentre
rapidement chez moi, sans bagages. Je ne m’embarrasse pas d’objets inutiles.
Une bonne douche et il n’en paraîtra rien.
20 janvier 2009
Le Jeu (1)
Voici une nouvelle policière que j'envisage de mettre sur le blog par épisodes...
Il ne tient qu'à vous amis visiteurs et lecteurs d'en accélérer la publication sur ce blog...Il suffit pour cela de mettre quelques mots dans la rubrique commentaires au dessous de l'article...
A vous de jouer...LE JEU commence!!!
Je sens devant moi le souffle de ma voisine.
Son parfum m’obsède et ses lèvres entrouvertes libèrent du gaz carbonique.
Pourquoi ce poison de la terre sort-il de sa bouche ? Cela me fait penser à un démon qui proférerait des
insanités. À mon réveil, elle ne sera plus là, comme les autres. Les autres,
combien d’autres ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je me rappelle le vent
du soir s’engouffrant sur les quais de la gare. Je fixe longuement sa démarche
chaloupée, ses hanches qui ondulent au gré de ses pas. J’ai pris un ticket aller-retour, j’ai payé cash avec des
billets neufs. Je règle avec des coupures propres, non froissées. Je reviens
toujours dans la nuit, je préfère, l’absence est plus courte. Je me suis fait une
promesse : j’arrêterai mes voyages au solstice d’été. J’aime beaucoup les
symboles, il y a des mots qui interpellent, mes favoris sont : équinoxe,
parabole, ellipse et bien entendu solstice. Ils véhiculent de la poésie et du
mystère.

